Quand Paul Graham a théorisé le “Founder Mode” fin 2024, il a remis en cause des décennies de dogme managérial. Brian Chesky, CEO d’Airbnb, a démontré qu’un fondateur ne doit pas “s’effacer” pour laisser place aux gestionnaires, il doit cultiver une obsession du détail pour garantir l’âme du produit.
Un an plus tard, ce mode de leadership est devenu le nouveau standard. Mais s’il est désormais praticable sans mener au burnout, ce n’est pas un hasard.
C’est parce qu’une autre révolution a eu lieu en parallèle. Alors que certains craignaient que l’IA ne vienne faire disparaître les développeurs, elle a fait exactement l’inverse : elle a donné aux bâtisseurs le don d’ubiquité.
L’IA n’a pas remplacé l’humain. Elle a supprimé la friction de l’exécution.
Je ne suis pas un développeur, je suis un hacker
Pour comprendre pourquoi cette révolution me parle autant, il faut revenir à mon rapport à la technique.
Je n’ai jamais eu l’obsession de la syntaxe académique ou la prétention d’être l’expert absolu d’un langage. Pendant longtemps, certains auraient pu voir cela comme un manque de spécialisation. En réalité, c’était ma plus grande force.
Je n’utilise pas le mot “hacker” dans son sens médiatique, le pirate, mais dans son sens noble, celui de la culture tech originelle : le hacker veut comprendre comment le système fonctionne pour le plier à sa volonté.
Être hacker ne signifie pas sacrifier la qualité. Au contraire. Pour construire des systèmes robustes, j’ai toujours privilégié la maîtrise des fondations, l’architecture, la complexité algorithmique, les flux de données, plutôt que l’apprentissage par cœur d’une syntaxe.
C’est une différence de philosophie :
Le développeur se définit souvent par son outil : “Je fais du Java”, “Je suis expert React”.
Le hacker se définit par son objectif : “Je veux que cette donnée arrive à cet utilisateur de la manière la plus efficace, peu importe le moyen.”
C’est cette mentalité qui permet de passer de la technique au rôle de CEO. Quand on dirige une startup, le marché se moque de la “pureté” de votre code. Il juge la solution.
L’IA, exosquelette du Founder Mode
C’est ici que l’Intelligence Artificielle change la donne. Elle n’est pas là pour remplacer le créateur, elle est là pour l’amplifier.
Le “Founder Mode” a toujours eu une limite humaine majeure : la friction sociale.
Demander à un développeur senior de déplacer un bouton de trois pixels vers la gauche, puis de le remettre à droite, pour finalement changer la teinte de 1%, c’est la définition du micro-management toxique. C’est le plus sûr moyen de frustrer et de perdre ses talents.
Avec l’IA, cette contrainte disparaît.
La machine ne soupire pas. Elle ne se vexe pas. Elle ne juge pas vos itérations. Ce qui était de la tyrannie managériale devient de la micro-excellence. Vous pouvez enfin être aussi obsessionnel que nécessaire sur le produit, sans épuiser les humains qui le construisent.
L’IA supprime la friction de la syntaxe (le “comment”) pour laisser toute la place à l’architecture et à la vision (le “quoi”). Elle permet à celui qui a la culture technique de produire le code nécessaire instantanément, même dans un langage qu’il ne pratique pas au quotidien.
Vous gardez le contrôle de la direction. La machine gère la mécanique.
La nouvelle frontière : Qualité et Distribution
Cette accélération technique nous offre une opportunité inespérée, particulièrement pour les écosystèmes distants comme le nôtre.
Dans un précédent article, j’évoquais les contraintes structurelles de l’insularité : ce manque de densité et de capitaux qui nous force à une “irrationalité calculée”. Jusqu’ici, nous dépensions une énergie folle juste pour construire le produit avec des ressources limitées.
L’IA brise ce plafond de verre technique.
En s’affranchissant du coût de développement pur, nous pouvons enfin ré-allouer notre actif le plus précieux, notre temps, vers ce que la machine ne sait pas encore faire : l’excellence du Go-To-Market et la Distribution.
Car si le code devient une commodité, la capacité à vendre, à toucher le marché et à créer une expérience utilisateur radicalement supérieure reste un défi humain. Le combat ne se joue plus sur la capacité à coder, mais sur la capacité à distribuer une qualité exceptionnelle.
Permission de construire
Nous entrons dans une ère où la barrière à l’entrée technique s’effondre. Ce n’est pas une menace, c’est une permission.
La permission pour ceux qui ont des idées de ne plus être bloqués par la technique. La permission pour les développeurs de devenir des architectes. La permission pour les fondateurs de rester des artisans, même à grande échelle.
Ne soyez pas des dictionnaires vivants. Soyez des hackers. Trouvez des solutions.
L’envers du décor
Cette redéfinition de la compétence pose néanmoins un défi structurel pour la transmission du savoir.
Jusqu’ici, on apprenait la musique en faisant des gammes ; aujourd’hui, la machine joue les gammes pour nous. Comment former des architectes si l’étape “maçonnerie” disparaît ?
C’est un paradoxe pédagogique qu’il nous faudra résoudre, pour ne pas créer une génération d’utilisateurs passifs, mais bien de nouveaux bâtisseurs.
C’est cette question — peut-on construire sans avoir appris à poser les briques ? — que j’explorerai dans un prochain article.
Ludovic.