Faux départ : Ce que CatalogLens m'a appris

Quand on a déjà vécu la création, le développement, la vente, la reconstruction, se relancer n’est plus un acte d’audace. C’est un acte de discernement. À mes débuts, je fonçais parce que je ne savais pas ce qui m’attendait. Aujourd’hui, je sais exactement le prix à payer. Et c’est ce qui rend la décision infiniment plus difficile. Pas “est-ce que j’en suis capable ?”, mais “est-ce que ce projet-là mérite ce que ça va me coûter ?”

CatalogLens m’a donné la réponse. En deux mois.

La rencontre de deux visions

Fin 2025, Olivier, un ami de longue date, un des meilleurs développeurs que je connaisse, quelqu’un qui m’a profondément influencé technologiquement, avait développé une technologie d’extraction de données à partir des catalogues promotionnels des enseignes de la grande distribution. Sa vision : bâtir un site B2C de promotions bien plus performant que ce qui existait sur le marché.

De mon côté, avec mon expérience B2B et mon parcours dans la data, j’ai immédiatement vu autre chose. Ces mêmes données, structurées et analysées, pouvaient alimenter une offre d’intelligence promotionnelle à destination des marques et des distributeurs : veille concurrentielle, conformité tarifaire, analyse de parts de voix promotionnelles.

CatalogLens était né. Sur le papier, tout s’alignait : une technologie fonctionnelle, un marché identifiable, deux profils complémentaires. Olivier, malgré sa réticence naturelle pour le B2B, a dit go.

Deux mois plus tard, nous avons dit stop.

L’illusion de la technologie prête

La technologie d’extraction existait, c’est ce qui rendait l’opportunité séduisante. Mais la technologie nécessaire pour adresser réellement le marché B2B, la normalisation des données à grande échelle, la couverture exhaustive des enseignes, l’industrialisation du pipeline, restait entièrement à construire.

À l’ère de l’IA générative et du vibe coding, on pourrait croire que ce type d’effort technique est devenu trivial. C’est une illusion dangereuse. Oui, l’IA accélère massivement le développement. Oui, elle permet à un fondateur technique de produire en semaines ce qui prenait des mois. Mais elle ne supprime pas la complexité métier. Elle ne remplace pas la connaissance intime d’un secteur. Et surtout, elle ne compresse pas le temps nécessaire pour construire un pipeline de données fiable à l’échelle industrielle.

L’IA est un accélérateur, pas un raccourci. J’ai déjà écrit sur cette irrationalité calculée qui consiste à être déraisonnablement ambitieux tout en gardant les yeux ouverts. CatalogLens a été le test grandeur nature de ce principe.

Le marché centimier

Puis il y avait la réalité économique. Le secteur de la promotion dans la grande distribution est ce que j’appelle un marché “centimier”. Des volumes énormes, des marges infimes, une sensibilité au prix extrême. Chaque acteur négocie au centime près.

Pour réussir dans un tel environnement, il ne suffit pas d’avoir un bon produit. Il faut une machine de distribution redoutable, une capacité à opérer à très bas coût, et surtout une patience de long terme pour construire la densité de données qui rend la plateforme indispensable.

Quelques retours positifs sur le positionnement nous ont confortés dans l’intuition de départ. Mais les retours positifs ne sont pas des contrats. Et l’écart entre “intéressant” et “je signe un bon de commande” est un gouffre que j’ai appris à mesurer.

L’effort nécessaire pour traverser ce gouffre était considérable. Pas impossible, mais considérable. Et c’est là que la question de l’étincelle se pose.

L’étincelle, les étincelles

Qu’est-ce qui m’avait mis en mouvement ? Deux choses.

La première, rationnelle : un marché large, une donnée sous-exploitée, un positionnement différenciant. L’entrepreneur en moi avait vu l’opportunité.

La seconde, plus profonde : l’envie de construire avec Olivier. De retrouver cette énergie de bâtisseurs. D’avoir enfin un terrain de jeu commun avec quelqu’un dont je respecte profondément le talent et qui a compté dans ma trajectoire. C’est ça, un vrai réseau d’impact. Des liens forgés dans le temps qui finissent par créer des opportunités.

Cette deuxième étincelle était la vraie force motrice. Et c’est aussi elle qui a rendu la lucidité nécessaire.

Car nos visions divergeaient. Pas sur la valeur de la technologie, mais sur la direction. Lui voyait naturellement le B2C, son terrain, son instinct. Moi je voyais le B2B, le mien. Ce n’est pas un désaccord conflictuel. C’est un désalignement de fond, celui qui, sur la durée, transforme chaque décision stratégique en négociation et chaque pivot en friction.

J’ai appris, parfois à mes dépens, qu’un projet peut survivre à un marché difficile, à un manque de financement, à un problème technique. Mais il survit rarement à un désalignement de vision entre ses fondateurs. C’est le type de fissure qui s’élargit sous la pression au lieu de se refermer.

Deux mois

Deux mois. C’est le temps qu’il nous a fallu pour voir tout ça. Pas deux ans. Pas dix-huit mois de pivot en pivot. Deux mois.

C’est ça, l’expérience.

À vingt-cinq ans, j’aurais foncé. J’aurais ignoré les signaux faibles, convaincu que la passion et le travail suffiraient. J’aurais pris les doutes de mon associé comme une confirmation de mon propre syndrome de l’imposteur, et j’aurais tenté de les gommer à coups d’optimisme sans limite. J’aurais transformé un faux départ en course d’endurance, porté par l’énergie seule, sans voir que l’élan ne suffisait pas.

Aujourd’hui, je lis les signaux différemment. Non pas parce que je suis devenu prudent, je ne le suis pas. Mais parce que j’ai appris à distinguer l’enthousiasme de la conviction. L’excitation d’un nouveau projet s’estompe à la première difficulté. La conviction, elle, se renforce sous la pression. CatalogLens m’enthousiasmait. Mais face à la réalité du marché et du désalignement, l’enthousiasme n’a pas mué en conviction.

Et c’est le signal. Quand les obstacles révèlent que tu n’es pas prêt à tout donner pour ce projet-là, la réponse est claire. Pas par manque de courage, par excès de lucidité.

L’alignement ou rien

CatalogLens n’est pas un échec. C’est un faux départ. La distinction n’est pas cosmétique, elle est fondamentale.

Un échec, c’est quand tu as tout donné et que ça n’a pas marché. Un faux départ, c’est quand tu as eu la lucidité de reconnaître que les bonnes raisons de commencer ne sont pas toujours les bonnes conditions pour continuer.

Ce qui reste de CatalogLens est considérable. Une compréhension intime d’un secteur. Une validation partielle d’un positionnement. Une amitié préservée, peut-être le plus important. Et surtout, une leçon que je n’aurais pas pu apprendre autrement : l’étincelle business ne suffit pas. L’étincelle humaine ne suffit pas. C’est l’alignement des deux, la conviction partagée sur le marché, la direction, et le prix à payer, qui transforme un projet en aventure.

Sans cet alignement, le courage de s’arrêter est la meilleure décision. Elle préserve tes ressources, ton énergie, tes relations, et ta capacité à dire oui quand le vrai signal arrivera. La sérendipité ne récompense pas ceux qui s’acharnent sur le mauvais chemin. Elle récompense ceux qui restent disponibles pour le bon.

En athlétisme, après un faux départ, l’athlète ne quitte pas la piste.

Il se replace dans les starting-blocks.

Ludovic.


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